Cinemapolis - Partie 2

La première partie de cette exposition nous a fait voyager au tout début des films des Frères Lumière tournés à Nice en 1897 jusqu’ en 1919 à la construction des Studios de la Victorine.

Dans cette seconde partie, nous naviguerons  de cette construction jusqu’à la seconde guerre mondiale, en 1939.

Bon voyage.

1919

La Villa Liserb, à Cimiez dans un parc vallonné, est équipée d’un laboratoire de développement et de tirage. La première production des Studios Nalpas à Nice, très ambitieuse, est une merveille : La Sultane de l’Amour de René Le Somptier, éditée en couleurs (pochoirs Pathécolor). On y découvre de célèbres acteurs de l’époque, comme Gaston Modot, dont le portrait peint par Modigliani est contemporain. La même année, Germaine Dulac, pionnière du cinéma, fait de la villa le coeur de la Fête espagnole.

Pour l’implantation de leur nouveau studio, Louis Nalpas et Serge Sandberg prospectent le territoire niçois et font affaire avec Jules Scherrer, qui leur propose sa propriété de quelques hectares, la Victorine. Le terrain, colline de Saint Augustin,  est acquis par Serge Sandberg, également fondateur  avec Nalpas de la société Ciné-Studios en mars.

C’est désormais, assurément, « le plus bel établissement de la Côte d’Azur, avec un théâtre tout agencé pouvant fournir artistes, costumes, accessoires, mobiliers, voitures, camions, sites, villas et palais à proximité, etc… » (Cinémagazine, 4 février 1921).

Ciné-studio Studios de la Victorine 1919, élévations, plan et découpe des ateliers, Paris, Cité de l'architecture et du patrimoine, Archives d'architecture du XXième siècle, Fonds Edouard-Jean Niermans
Menuiserie des Studios de la Victorine ca 1920, Paris, La Cinémathèque française
Les Studios de la Victorine ca 1920, photographie, Paris, La Cinémathèque française
1920

Même si la construction des Studios de la Victorine n’est pas encore achevée, un petit studio clos et un autre en plein air sont terminés en septembre 1919.

Les installations permettent le tournage de premiers films dont La Montée vers l’Acropole de René Le Somptier. Sous le prétexte d’une tragédie grecque, le réalisateur y évoque la situation politique de la Grèce du début du XXième siècle et signe une nouvelle fresque politique et sociale.

Parmi les premiers films tournés à la victorine, on note Mathias Sandorf d’Henri Frescourt, Tristan et Yseult de Maurice Mariaud ou encore l’Atre de Robert Boudrioz.

1921
La Roue, affiche de Fernand Léger, 1921, Paris, Fondation Jérôme Seydoux-Pathé

Ayant rencontré une première fois Charles Pathé à Nice, en 1917, Abel Gance le sollicite en 1918 pour un appui financier qui lui permet de réaliser « Ecce Homo », qui restera inachevé, puis « J’accuse« .

Au début des années 1920, Abel Gance, avec l’accord enthousiasme de la Compagnie PLM, fait de la gare de marchandises de Nice, le théâtre de « La Roue« . L’ensemble du personnel de la Compagnie lui fournit ses figurants. Pour le même film, il comprend rapidement ce que Nice peut lui offrir et offrira à tous les cinéastes du siècle : Une ville dont l’infrastructure de villégiature, unique en Europe, procure des décors de qualité.

C’est Fernand Léger qui signe l’affiche de ce film. Elle est emblématique de la période mécanique de l’artiste et de son travail autour de l’esthétique de la machine.

La Roue,1921, maquette du train, du Film "La Roue", Paris, La cinémathèque française
1922

En dehors de la Victorine, l’activité des studios niçois s’épanouit de façon surprenante.

En 1922, par exemple, le studio de Saint-Laurent-du-Var, qui possède en outre un laboratoire de développement, attire à Nice, les réalisateurs Georges Monca et Rose Lacau-Pansini qui y réalisent « Judith », produit par les Films Pansini et distribué par Pathé-Consortium-Cinéma. Le film donne lieu à de spectaculaires scènes de tournage le long du rivage niçois. Appelé « Nicea-Film » puis « Iris », les studios de Saint-Laurent accueilleront des tournages jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

La même année, le studio Gaumont de Carras, surnommé « la Cage à mouches », accueille le tournage du « Fils du Flibustier » de Louis Feuillade. A cette occasion, un galion du XVII ième siècle est reconstitué en studio !

Louis Feuillade, Le Fils du flibustier, 1922, photographie, Paris, La cinémathèque française
Louis Feuillade, Le Fils du flibustier, 1922, maquette de Robert-Jules Garnier, Paris, La cinémathèque française
Louis Feuillade, Le Fils du flibustier, 1922, maquette de Robert-Jules Garnier, Paris, La cinémathèque française
1923

Né en 1877, Alfred Machin est d’abord reporter à Paris et rejoint ensuite les opérateurs que la société Pathé envoie parttout à la surface du globe.

Après un séjour en Afrique, il continue à travailler pour Pathé à Amsterdam puis à Bruxelles. Alfred Machin filme la bataille de verdun en tant qu’opérateur de guerre et préfigure ce qui deviendra le Service cinématographique de l’armée. A partir de 1921, le cinéaste rachète les studios de Pathé de la route de Turin qu’il transforme en un endroit singulier consacré à la réalisation de films uniquement interprétés par des animaux, domestiques et sauvages, parfois costumés, dont le célèbre « Bête comme les hommes ». L’une des vedettes de sa ménagerie, un pélican, accidentellement tué par un chasseur, est déposé, naturalisé, au Muséum d’histoire naturelle de Nice.

1925

C’est un Américain, Rex Ingram, qui s’installe à Nice et signe en mars 1925, un contrat de location lui permettant d’occuper la Victorine avec son équipe.

Célèbre metteur en scène hollywoodien à la Métro-Goldwyn-Mayer, Rex Ingram tournera à Nice, Mare Nostrum, Le Magicien, Les Jardins d’Allah, Les trois passions et Amour au Maroc (ou Baroud). Il réussit à convaincre la Métro de tourner à la Victorine et inaugure ainsi la présence des réalisateurs américains à Nice. La présence de Rex Ingram provoque un regain d’activité pour la Victorine. Les studios sont modernisés et assoient leur réputation. Rex Ingram, qui fréquente assidument la Promenade des Anglais et ses établissements de bains, quittera Nice à la fin des années 1920 en laissant à la Victorine le souvenir d’une période faste.

Rex Ingram et Vicente Blasco Ibanez à la Victorine, Mare Nostrum, 1926, photographie, Paris, La Cinémathèque française

C’est à Fontana Rosa que Vicente Blasco Ibáñez rédigea notamment Mare Nostrum, lequel fut adapté au cinéma en 1926.

Rex Ingram et l'acteur Antonio Moreno chez Vicente Blasco Ibañez à Fontana Rosa, à Menton, tiré de "Mon Ciné" du 27 mai 1926.
1927

En 1927, Serge Sandberg vend à Edouard Corniglion-Molinier l’ensemble de ses titres de propriété de la société Ciné-Studio, propriétaire de la Victorine.

Ce dernier en fera apport à la société Franco-Film. Parmi les nombreuses réalisations de celle-ci, Shéhérazade sera sans aucun doute la plus spectaculaire. Alexandre Volkoff, scénariste d’origine russe, fait construire des décors grandioses sur les terrains de la Victorine parmi lesquels déambulent plus de 1500 figurants.

Nice est encore à l’époque une « ville russe ». La famille impériale y avait séjourné. Une église et une cathédrale orthodoxe y avaient été construites. Par la suite, une population nombreuse de « Russes blancs » s’y installera. C’est dans ce contexte que Joseph Ermolieff avec sa société Les Films Ermolieff développe dans cette ville une activité importante. Ces films connaissent un grand succès avec leurs univers peuplés de tsarines et de personnages sillonnant la Russie, la Chine ou l’Arabie Saoudite. La société des Films Ermolieff sera ensuite nommée Albatros.

Construction des décors de la « cité de cuivre jaune » à la Victorine - Photographie de tournage du film "Shéhérazade"
1930
Le diable Blanc, 1930, affiche, Paris, La Cinémathèque française

« Le Diable Blanc« , nouvelle réalisation d’Alexandre Volkoff, mobilise des centaines de figurants. La figuration locale va d’ailleurs devenir à Nice une source de revenus essentielle pour une partie de la population.

Cette activité donnera lieu à des groupements d’artistes et à leur organisation en diverses corporations et associations.

Pour cette fresque adaptée de la nouvelle Hadji Mourad de Léon Tolsto, des décors sont réalisés à la Victorine mais aussi en extérieurs. Grand succès public, le film tourné en muet et adapté avec des sons et des bruitages, offrira à Ivan Mosjoukine un de ses derniers grands rôles.

1933

La multiplication du nombre de salles de cinéma se poursuit.

En 1933 s’ouvre un nouvel exemple de complexe immobilier intégrant un cinéma, L’Escurial. Dessiné par Léonard Varthaliti, architecte d’origine grecque, sa façade se déploie à l’angle de la rue Alphonse-Karr et de l’avenue Georges-Clemenceau, le rendant ainsi visible depuis l’avenue Jean Médecin. L’artiste Étienne Doucet y réalise de magnifiques peintures sur bois aujourd’hui disparues, représentant des scènes de l’Antiquité. Ce somptueux cinéma Art déco fonctionnera jusqu’en 1979, date à laquelle il deviendra une discothèque puis un supermarché.

L’Escurial

La même année, le cinema Tivoly, ouvert en 1919, change de nom et devient le Capitole. En 1971, la salle sera divisée en deux : Le Capitole se réduira au parterre et le Capri s’installera au balcon. Les deux salles ferment à la fin des années 1980. Le cinéma occupait en fait le volume d’une église franciscaine du XIII ième siècle qui fait aujourd’hui l’objet d’un vaste chantier de réhabilitation.

1934

En 1934, La Gaumont-Franco-Film-Aubert, alors propriétaire des Studios de la Victorine, est mise en liquidation judiciaire.

La Banque nationale de crédit, créancier de la GFFA, devient propriétaire des lieux.

Réalisé aux Studios, « L’Enfant du Carnaval », dernier film avec Ivan Mosjoukine, prend Nice, son carnaval et sa bataille de fleurs comme sujets de son histoire.

De fleurs et de Nice, il en est également question dans « Pension Mimosas » de Jacques Feyder, fondateur du réalisme poétique. Il y retrace la vie de famille d’une petite pension niçoise.

L'Enfant du Carnaval, 1934, extrait du scénario
L'Enfant du Carnaval, 1934, extrait du scénario
1935

De façon très précoce, la presse informe ses lecteurs de l’actualité cinématographique.

Ce divertissement vient s’ajouter à la longue liste de loisirs proposés par Nice et ses hôtes. C’est dans ce contexte particulier de villégiature que certains cinéma comme l’Edouard VII proposeront une programmation en V.O  anglaise

Les journaux détaillent dans leurs colonnes, outre l’adresse des salles, la programmation de la semaine, le genre de films et les vedettes qui y figurent. C’est ainsi que dans l’hebdomadaire Côte d’Azur du 15 mars 1935 on y évoque le Rex, ouvert un an auparavant. Implanté rue Paganini, il profite de la proximité de L’Escurial et propose des films en seconde exclusivité. Il est de nos jours occupé par le Théâtre de la Cité.

Les mêmes publications font également état de l’actualité des tournages et, de façon générale, de tout ce qui concerne le cinéma. La revue citée plus haut revient par exemple longuement sur l’inventeur niçois Le Barbier et son procédé permettant de produire du cinéma en relief!

1938
Raphaël le Tatoué 1938, photographie, Paris, La Cinémathèque française

L’année 1938 est marqué par le tournage, entre autres, de Raphaël le tatoué, un film de Christian-Jaque où Fernandel joue le rôle de Modeste et de son frère jumeau fictif, Raphaël le tatoué.

Christian-Jaque deviendra un habitué des Studios de la Victorine, où il tournera des films pendant une trentaine d’années dont « Fanfan la Tulipe » et « La Tulipe Noire ». Fernandel quant à lui jouera une quinzaine de films à la Victorine, notamment dans « Un de la légion » (Christian-Jaque, 1936), « Ignace » (Pierre Colombier, 1937) ou « Les Gueux au Paradis » (René Le Hénaff, 1945).

1939

Alors que la mobilisation générale signe l’entrée en guerre de la France, plusieurs films sont en cours de tournage.

Pour la réalisation de « Untel père et fils », Jean Duvivier avait construire de vastes décors représentant les fortifications de Motmartre. Marc Allégret quant à lui, dut interrompre le tournage de son film « Le Corsaire », adaptation de la pièce homonyme de Marcel Achard avec Charles Boyer et Michèle Afa. René Clair, qui supervisait la construction des décors d’un autre projet, devra lui aussi y mettre fin.

Seuls quelques films sont tournés à la Victorine cette année-là.

C’est déjà la fin de la seconde partie de cette superbe exposition avec l’entrée en guerre de la France.

Vous verrez dans la troisième partie que malgré la seconde guerre mondiale, les années qui suivent allaient pourtant écrire quelques pages parmi les plus importantes de l’histoire de la Victorine et du cinéma Niçois.

Cinemapolis - Partie 2