La Cinémathèque
La roue

Film tourné en 1921, réalisé par Abel gance.
Noir et blanc — 35 mm — 1,33:1 — Muet

Entre 273 Mn et 416 Mn selon les versions

Musique de Arthur Honegger, ébauche de ce qui va devenir Pacific 231

Fernand Leger a dessiné l’affiche du film

Comme l’a dit Cocteau à sa sortie : « Il y a le cinéma avant et après «  La roue » comme il y a la peinture avant et après Picasso. »

  • Synopsis
    Le mécanicien-chef Sisif recueille une petite orpheline à la suite d’une catastrophe de chemin de fer. Elle s’appelle Norma et est élevée avec Élie, le fils de Sisif, à peu près du même âge. Tout semble aller pour le mieux, mais peu à peu Sisif se sent pris d’une étrange passion pour sa fille adoptive.
    Son comportement change, il devient alcoolique, ombrageux, soupçonneux, violent. Le charme de Norma a séduit un ingénieur, Monsieur de Hersan ; Sisif commet l’imprudence de lui avouer la passion qui a grandi en lui. Hersan le menace d’un chantage s’il ne consent pas à lui donner Norma. Celle-ci se résigne, et Sisif, conduisant le train qui emmène la jeune femme vers son nouveau destin, souhaite mourir avec elle. Grâce à son chauffeur, l’accident est évité. Sisif reporte son amour sur cette locomotive.
    Mais un jet de vapeur brûle les yeux de Sisif qui doit abandonner son métier et va assurer dès lors le service du funiculaire du Mont-Blanc. Élie a suivi son père. Et Norma venue passer des vacances à Chamonix avec son mari retrouve son compagnon d’autrefois. Les deux jeunes gens découvrent leur amour réciproque. Hersan, jaloux, se bat avec Élie en pleine montagne. Leur chute les tue l’un et l’autre. Sisif est vieux maintenant, solitaire, tributaire de son travail monotone. Il voit revenir vers lui Norma, seule aussi et pauvre, qui va veiller sur ses derniers jours.
  • Casting
    Ivy Close, Séverin-Mars, Gabriel deGravone, Pierre Magnier, Gil Clary, Georges Térof
Autres affiches
Histoire d'un chef-d’œuvre

Tournage perturbé par une suite de péripéties, notamment par une grève des cheminots de la compagnie PLM qui avait mis à la disposition de la production une locomotive Pacific 231, des avalanches sur les flancs du Mont Blanc et le décès d’Ida Danis, la compagne d’Abel Gance. Le contrat entre Abel Gance et Pathé-Cinéma stipulait que le tournage devait durer cinq mois et coûter 250 000 francs : il commencera en décembre 1919 et s’étalera sur seize mois avec une ardoise de 2 500 000 francs ! Sans compter la postproduction qui ne s’achèvera qu’à la veille de la sortie, en février 1923. Exaspéré, Charles Pathé dénonce le contrat qui le lie au réalisateur.

Abel Gance persiste et réussit en 1923 à terminer le film, lequel est un long spectacle de 7 heures.

L’écrivain Jean Cocteau parle alors de chef d’oeuvre et le cinéaste Jean Epstein affirme que La Roue est « le plus beau film du monde ».

La Roue,1921, maquette du train, du Film « La Roue », Paris, La cinémathèque française –

Exposition Cinémapolis, Musée Massena, Nice, 2019

Intitulé initialement « La Rose du rail » pendant le tournage, dont le titre évoque la locomotive et la roue du destin, tire l’idée de son point de départ, les scènes de la catastrophe ferroviaire, du roman de Pierre Hamp, Le Rail, paru en 1914, un des volets d’une saga sur le monde ouvrier, La Peine des hommes. Le reste, le mélodrame sur le thème d’amours impossibles, quasi-incestueuses, est le fruit de l’imagination d’Abel Gance, un scénario de 250 pages qu’il a écrit. Il choisit comme assistant-réalisateur le poète et romancier Blaise Cendrars, l’ami qui avait déjà tenu cet emploi pour J’accuse.

« La Roue », titre beaucoup plus noir, fait écho à la propre tragédie d’Abel Gance. Ce titre est expliqué assez tôt dans le film par une citation de Kipling : La tragédie de Sisif va commencer car « il est sur la Roue des choses, enchaîné à la Roue de la vie, toujours, de désespoir en désespoir. » (Kipling)

Sur un feuillet à en-tête imprimé des « Films Abel Gance » avec bas de page illustré d’une reproduction de gravure ancienne représentant des scènes de torture avec roues.

« Permettez-moi de vous remercier vivement de votre autorisation de me servir du titre de votre roman pour mon film & son adaptation. Il n’y a d’ailleurs similitude que dans le titre, & de très bonne foi je l’avais adopté avant de connaître votre beau livre… ».

Élie Faure avait fait paraître en 1919 un roman intitulé La Roue, et Abel Gance livrera en 1923, sous le même titre, La Roue.

Le rôle de Sisif, hanté jusqu’au désespoir par son désir de sa fille adoptive, est tenu par Séverin-Mars, en tête d’affiche de J’accuse, un acteur à la gloire éphémère, interrompue à 48 ans par une crise cardiaque en juillet 1921, trois mois après la fin du tournage et ne verra donc jamais La Roue.

Le rôle de Jacques Hersan, le mari que la pauvreté de Sisif impose à Norma, est tenu par Pierre Magnier.

Le rôle d’Élie, torturé par son attirance pour sa soeur, par Gabriel de Gravone qui s’était fait connaître en incarnant le Marius de la saga en quatre époques Les Misérables réalisée par Albert Capellani en 1913.

Le choix, pour incarner Norma, de l’actrice anglaise Ivy Close, répondait au désir de Charles Pathé de ne pas limiter la distribution du film à l’hexagone.

Le sombre mélodrame ménage une place à l’humour burlesque, servi par deux acteurs, Georges Térof, dans le rôle de Mâchefer, le chauffeur (celui qui alimente en charbon le foyer de la locomotive), et par Max Maxudian, l’interprète du minéralogiste… Kalatikascopoulos !

Severin Mars dans le rôle de Sisif

La Roue permet à Abel Gance, avec la complicité active de quatre chefs-opérateurs, dont Léonce-Henri Burel qui fut le directeur de la photographie de J’accuse (et des quatre films réalisés par Robert Bresson de 1951 à 1962), de s’affranchir des contraintes inhérentes au cinéma muet : l’essentiel du métrage est tourné en extérieur, une rareté à l’époque (une scène a même été prise sur les pentes du Mont-Blanc, à l’altitude de 4 000 mètres). La première époque a été tournée à Nice, sur un petit terre-plein entre les rails, dans le dépôt de la gare Saint-Roch et invente des images à couper le souffle dans des décors hyperréalistes : à l’approche d’un train, une cloche donnait le signal d’évacuation du plateau, puis à Saint-Gervais, à une altitude de 2 400 mètres. Travellings, plan séquences, surimpressions, cadrage incroyables, sens du découpage et rapidité du montage, Abel Gance crée le cinéma d’aujourd’hui. La caméra devient mobile, montée sur un chariot bricolé ou sur une plateforme attachée au tender de la locomotive, le cadre peut être composé d’une image de fond sur laquelle viennent s’insérer plusieurs autres en surimpression, le montage peut montrer une très rapide succession de plans larges et de gros plans, les scènes de nuit sont tournées la nuit, un défi lancé à la faible sensibilité des émulsions… Abel Gance joue aussi avec les couleurs. L’image se teinte de toutes nuances parfois surprenantes et certains détails du cadre sont même, après tirage, coloriés à la main : les panneaux de signalisation, une rose, des traces de sang dans la neige…

Maison entre les rails sur la gare de Saint Roch à Nice pour le tournage de "La Roue"
Gare Saint Roch à Nice vers les années 1920 tel qu'elle aurait pu être pendant le tournage de "La Roue"

C’est en 1907 que le plan définitif des installations de Nice-Saint-Roch est arrêté et il comporte le déplacement de la rotonde de Nice-Ville à Saint-Roch ainsi que celui de l’atelier des petites réparations. Cette partie de la ville, qui comportait encore à certains endroits des jardins et des « campagnes », était en train de devenir comme Riquier un espace utilitaire : c’est dans ces quartiers qu’on trouve casernes, usine à gaz, abattoir, ateliers divers. Le programme de construction fut ralenti par le premier conflit mondial et il se réalisa surtout dans les années 1920.

Dossier de presse

La Roue – Film Muet Pathé 1921 D’abel Gance & Blaise Cendrars Avec Séverin Mars, Gabriel De Gravone – Livret De Cinéma Original 20 Pages Chaque Page 28×23 Cm – Dossier De Presse – Train –

extraits du film

1974 – Abel Gance raconte La Roue – Pathé Journal

Extrait du Film « La Roue » version restaurée pour la promotion du Festival Lumière à Berlin en 2019

Extrait du film « La Roue » en version restaurée
Scène tournée à Nice à l’approche de la Gare Saint-Roch

La Roue – 1923 – Extrait – La mort d’Élie

Extrait du film « La Roue » en version restaurée
Scène tournée à Nice à l’approche de la Gare Saint-Roch

Extrait du film « La Roue » en version restaurée
Scène tournée à Nice à l’approche de la Gare Saint-Roch

Extrait du Film « La Roue » version restaurée
Scène tournée à Saint-Gervais

Extrait du Film « La Roue » version originale
Scène tournée à Saint-Gervais

la petite histoire

Au moment du tournage de « La Roue », Abel Gance vivait alors Ida Danis. La jeune femme avait été touchée par l’épidémie de grippe espagnole du printemps 1919 et sa maladie avait évolué en tuberculose. Abel Gance choisit Nice comme lieu de tournage car le climat était bon pour Ida. Quand les médecins avancèrent que l’altitude pourrait la faire guérir, Abel Gance modifia son scénario pour y introduire un accident et placer toute la fin de son histoire dans le Massif du Mont Blanc. Ida mourut le 9 avril 1921 alors qu’Abel Gance venait de terminer le tournage du film et en commençait le montage.

Abel Gance a dédié « La Roue » à Ida Danis.

« Ida chérie, certes je te dédie La Roue que j’ai exécuté presque en sacrifice tous les jours de ton martyre. Commencé avec ton premier jour de maladie, je l’ai terminé le jour de ta mort. Une fois de plus, « la pointe de la Sagesse s’est retournée contre la sage » ; il est vraiment stupéfiant de voir cette coïncidence, cette transposition de ma Fatalité que je tirais du néant, à ma fatalité propre. » (Extrait de son livre Prisme)

La Roue, reste, un siècle après son tournage, une œuvre majeure du cinéma muet, inventive, novatrice, dédaignée à sa sortie par certains critiques, encensé par d’autres, à laquelle Jean Epstein rendra un juste hommage en écrivant, en 1923 : « L’œuvre de Gance est magnifiquement imparfaite, elle est entière, partiale, bouillante, instable, précipitée, excessive et vivante enfin. »

Le public, trouvant le film trop long, quitte les salles pendant les projections. Abel Gance se met alors en tête de raccourcir son film et multiplie les coups de ciseaux…

Le film est donc disséminé ici et là en une multitude de petits fragments de pellicule par le réalisateur. Au début du 21ème siècle, des archivistes commencent à rassembler les bouts coupés par Abel Gance pour reconstituer l’œuvre originel. Ils y parviennent au bout de 5 ans de longs et minutieux travaux qui permettent désormais de découvrir l’ensemble des 7 heures du film La Roue, qui plus est dans une version colorisée.

photos

La Roue d’Abel Gance, adapté par Canudo. Les Grands romans cinéma, le roman illustré par le film, 2f 75, Film Pathé consortium cinéma, J. ferenczi et fils, 2 volumes 14 x 20,5 cm, 96 et 94 pages, couvertures illustrées en couleurs par Armengol, illustrés de 24 photographies du film en hors texte.

la restauration

La restauration d’une version de « La Roue » de 6h53 supervisée par la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé, en partenariat avec la Cinémathèque française et la Cinémathèque suisse, sous la direction de François Ede, est basée sur de nombreuses sources hétérogènes : Outre les nombreuses copies et du scénario original d’Abel Gance à partir du négatif, il y a aussi la copie de la Cinémathèque Suisse (20 bobines), le négatif original tronqué (14 bobines) conservé à la Cinémathèque Française, des copies 35 mm diverses (Cinémathèque de Toulouse, archives de Prague, collection de Lobster Films), deux contretypes 16 mm de la Cinémathèque Françaises, qui a aussi fourni un matériel inédit (49 boites de négatifs inexploités et 9 boites de chutes, doubles et coupes). Après scan 4K, ces éléments ont été stabilisés, débarrassés de leur scintillement, harmonisés avec nettoyage des défauts et des variations de densité, redimensionnement des images, ajustement de la granulation, comblement des lacunes, usage de fondus-enchaînés pour fluidifier la projection, étalonnage des passages teintés en simulant une projection d’époque avec une lampe à arc (4500° K). Cette version, très proche de la version complète, a été montrée pour la première fois dans le cadre du Festival Lumière 2019, les 19 et 20 octobre 2019, avec l’Orchestre National de Lyon sous la direction de Frank Strobel.

Pour suppléer à la disparition de la copie originale complète, deux éléments ont été déterminants, le scénario orignal et, surtout, le registre musical du Gaumont Palace répertoriant, dans l’ordre de projection, les morceaux joués en live par un orchestre symphonique.

De cette énorme travail de restauration en sortira un magnifique DVD en copie HD, avec une définition variable selon les plans. Mais ceux issus du négatif original sont carrément époustouflants avec un piqué chirurgical sur les détails. Compte tenu des vicissitudes des négatifs et des copies du film, le résultat est absolument magnifique : le grain très argentique, la régularité de la projection, la stabilité du cadre sont remarquables. Les défauts n’ont pas tous été gommés volontairement afin de respecter l’intégrité de l’œuvre et les deux dernières époques accusent de nombreux dégâts difficiles à compenser. Les nombreuses séquences teintées par divers procédés (Abel Gance en aurait même abusé) ont donc été calées chromatiquement sur des couleurs théoriquement projetées avec une lampe à arc en usage dans les années 20 : le résultat est fascinant et l’on ressent bien la volonté artistique de l’auteur (rouge dramatique, bleu apaisant…)

Concernant la restauration du son c’est un mixage musical 5.1 ample et dynamique puisqu’enregistré en direct par l’Orchestre Philharmonique de Berlin (14 septembre 2019) conduit par Frank Strobel. La puissance orchestrale est parfaitement immersive grâce à un usage efficace des surrounds et LFE mais la prise de son ne spatialise pas vraiment les instruments dans l’espace. Grandiose et saisissant.

pour voir le film

Version intégrale restaurée (DVD) - Partie 1

Version intégrale restaurée (DVD) - Partie 2

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